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Recommandations quant à la problématique des soins face au poids des croyances et des traditions

Par Patricia BARLOW , Auteurs Groupe de travail « Ethique et économie » Gynécologie-obstétrique et multiculturalitéYvon Englert, ULB, Président du GGOLFB (Modérateur)Patricia Barlow, Gynécologue-obstétricienne, CHU Saint-Pierre, BruxellesXavier Capelle, Gynécologue-obstétricien, ULg, CHU NDB, LiègeFrancis Delpérée, Sénat de Belgique, Professeur UCLPascale Grandjean, Gynécologue-obstétricienne, CHR Saint-Joseph, MonsMeriem Guizani, Gynécologue-obstétricienne, CHU Brugmann, BruxellesFatima Hanine, Juriste, centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racismeClaire Maricq, Juriste, membre du Conseil d’Administration de « Ni putes ni soumises Belgique », BruxellesDidier Oberweis, Gynécologue-obstétricien, CHU A. Vésale, CharleroiLuc Roegiers, Psychiatre, UCL, Cliniques Universitaires Saint-Luc, BruxellesFatoumata Sidibé, Directrice de « Ni putes ni soumises Belgique », BruxellesJamila Si M’Hammed, Psychiatre, membre du Conseil d’Administration de « Ni putes ni soumises Belgique », BruxellesLaura Tecco, Gynécologue-obstétricienne, CHU Brugmann, BruxellesAnne Verougstraete, Gynécologue-obstétricienne, CHU Erasme, BruxellesJacqueline Coppée, Secrétaire du GGOLFB de Groupement des Gynécologues Obstétriciens de Langue Française de Belgique

Préambule

Le texte ci-dessous est inhabituel pour le GGOLFB. C’est un texte « citoyen », destiné à interagir avec la société civile et le monde politique sur une question de société et des difficultés que les médecins - et tout particulièrement les gynécologues - connaissent bien. Le but du texte d’aujourd’hui est de chercher la meilleure solution possible à une série de difficultés rencontrées dans le système de soins par le contact entre des populations venues de terres extra européennes (souvent d’Afrique du nord) et de religions différentes de celles dont nous avons l’habitude chez nous (souvent musulmane). Si la rencontre de ces populations avec le système de soins est souvent conviviale, une série de difficultés fait néanmoins quotidiennement souci dans la pratique de la médecine en Europe.

Ce texte est le fruit d’une année de travail : le GGOLFB s’est d’abord penché sur les difficultés auxquelles sont confrontés ses membres à travers un sondage pratiqué dans les 15 derniers jours de 2007, qui suggère pour la première fois l’ampleur d’un phénomène périodiquement soulevé par les médias et rarement traité à froid. Ensuite, un groupe de réflexion a été installé au cours de 2008, ouvert à des personnalités externes au groupement et qui a nourri la réflexion dont est issu ce texte. Qu’ils soient ici remerciés pour leur temps qu’ils y ont accordé et leurs contributions à ce travail. En novembre de cette même année, une journée d’éthique et économie du GGOLFB est consacrée à ces questions, et le texte préparatoire à cette prise de position y a été présenté et débattu. Cependant, la responsabilité du contenu du texte final revient au conseil d’administration du Groupement des Gynécologues Obstétriciens de Langue Française de Belgique qui l’a discuté et en a autorisé la diffusion pour qu’un débat ait lieu avec notre base avant d’être adopté en accord avec les procédures du groupement.

Ce texte n’est donc pas encore la position officielle du groupement mais un texte de travail du conseil d’administration qui souhaite interagir avant de le finaliser. Vos réactions sont à adresser à l’adresse électronique du Groupement ggolfb@skynet.be pour le 15 janvier 2009 au plus tard . Merci de votre intérêt et de votre participation.

Prof. Yvon Englert, Président du GGOLFB asbl

1. Introduction

Certificats de virginité, réfections d’hymen, excision et infibulation, ou plus simplement refus d’examen par un gynécologue masculin, les membres du Groupement des Gynécologues Obstétriciens de Langue Française de Belgique (GGOLFB) sont régulièrement confrontés a des situations conflictuelles résultant de la rencontre de cultures différentes. Ces derniers mois, la presse s’en est fait régulièrement l’écho. Le phénomène n’est cependant pas neuf et nécessite d’être traité avec franchise et sang froid, car il mobilise potentiellement des conflits de valeurs délicats.

De tous temps, le brassage des populations humaines a mené à des changements de pratiques, des mélanges de cultures, des rencontres de traditions. La comparaison des connaissances et de rites ont enrichis le savoir des hommes, ouvert leurs horizons et accéléré les progrès techniques. La médecine ne fait pas exception : depuis les embaumeurs égyptiens qui ont nourris l’école de médecine grecque de Cos, le « Qânun » du persan Ibn Sina (Avicenne) qui fût la référence médicale en occident pour plusieurs siècles, jusqu’à la renaissance, les observations au microscope d’Anton Van Leeuwenhoek qui ont fait découvrir « l’infiniment petit » à la Royal Society de Londres, jusqu’aux journaux scientifiques électroniques d’aujourd’hui qui symbolisent la mondialisation du savoir mais aussi la valeur de l’échange des pratiques voire des traditions.

Mais il se peut, à certains moments de l’Histoire, que la rencontre entre des hommes et des femmes formés à des systèmes de référence différents, passe par une période de frictions, parfois violente, que certains appellent « le choc des cultures ». On ne pense pas ici aux conquêtes et affrontements hégémoniques dont est jalonnée l’histoire sanglante de l’humanité et qui sont explicables par les appétits démesurés de pouvoir et de richesses d’homo sapiens, mais des confrontations de pratiques qui heurtent les croyances, les traditions, voire les valeurs des uns et des autres au quotidien, sans que nous n’ayons obligatoirement le recul pour comprendre le sens historique et le côté inévitablement passager de ces petits épisodes journaliers qui feront in fine l’Histoire lorsqu’ils auront été remis en perspective sur quelques siècles. Ces confrontations sont fréquemment en lien avec les phénomènes migratoires, qui mettent en contact de manière relativement brutale des groupes humains par essence porteurs de croyances et de traditions différentes. Mais elles ne sont pas limitées à ces épisodes migratoires. L’évolution des mentalités en Europe occidentale s’est accompagnée de nombreux exemples de conflits liés à l’opposition des croyances et des traditions, parfois particulièrement sanglants, comme l’histoire du tribunal de la Sainte Inquisition, parfois plus pacifiques, comme très récemment chez nous les débats sur l’interruption volontaire de grossesse ou l’euthanasie.

Le but du texte d’aujourd’hui est de chercher la meilleure solution possible à une série de difficultés rencontrées dans le système de soins par le contact entre des populations venues de terres extra européennes (souvent d’Afrique du nord) et de religions différentes de celles dont nous avons l’habitude chez nous (souvent musulmane). Si la rencontre de ces populations avec le système de soins est souvent conviviale, une série de difficultés fait néanmoins quotidiennement souci dans la pratique de la médecine en Europe. Forgée par le mode de pensée occidental, issue de l’école hippocratique et nourrie par la renaissance et les Lumières, notre médecine a peu porté attention au statut du corps, plutôt objet d’étude et d’observation dans notre tradition médicale occidentale, et se retrouve non préparé à une objection, au nom d’une prise de position culturelle, religieuse ou identitaire, à ce que le corps se dénude pour s’ouvrir à nos scrutations. Quoi de plus normal à ce que les gynécologues, médecins des femmes mais aussi du sexe, de la sexualité et de la reproduction, soient en première ligne de cette confrontation.

Le GGOLFB pense qu’il faut gérer ces tensions, tenter d’y répondre le mieux possible. Mais cette introduction désire rappeler que notre groupement considère le brassage des cultures comme une richesse, la rencontre des populations comme une opportunité et non une menace pour notre pays. Nous ne voulons toutefois pas ignorer les difficultés et les problèmes que cela peut comporter, et il nous semble important d’interpeller les pouvoirs publics en charge de « la Cité » et contribuer à une gestion active de cette réalité souvent ignorée, voire tue. Nous pensons que ce silence a pour conséquence de laisser ces tensions s’aggraver, avec le risque de céder le champ libre aux porteurs de haine et aux chantres du repli identitaire. Nous n’ignorons pas que nos sociétés sont aujourd’hui dans une phase de montée de tous les intégrismes et un certain recul des valeurs de tolérance et d’humanisme, qui se traduit chez nous par un contexte d’islamophobie grandissant. Comme médecins dont la priorité des priorités reste l’accès de tous aux soins, nous ne pouvons nous positionner sur ces questions sans garder à l’esprit que nous sommes la culture dominante, que c’est notre grille de lecture qui est à priori utilisée voire imposée. Nous sommes conscients que nous nous adressons à des groupes de personnes particulièrement vulnérables, fragilisées comme étrangers déracinés (voire doublement pour les enfants de deuxième et de troisième génération) et comme minorité linguistique et culturelle, fragilisée par l’éducation et les revenus plus faibles que la moyenne et last but not least, vulnérables comme femmes.

2. Le contexte

La société belge est devenue multiculturelle. Dans une société où les normes éthiques, sociales et religieuses sont en perpétuel mouvement, se posent des difficultés lors des soins médicaux dues à des normes de référence différentes. Les modes de vie, liés aux traditions ou aux religions, mais aussi l’incompréhension ou la méfiance réciproques, rendent la coexistence dans les structures de soins éventuellement difficile, parfois conflictuelle, particulièrement dans les situations d’urgence. La gynécologie-obstétrique y est particulièrement exposée parce que son champ d’action couvre des domaines culturellement très sensibles comme la sexualité, la contraception, la grossesse et l’accouchement.

Au-delà de la difficulté pratique à répondre aux demandes particulières auxquelles les soignants sont confrontés se profile des conflits de valeurs touchant la société sur deux points d’importance majeure :

  • La gestion de l’espace public devant, pour les uns, être organisée dans une vision laïque qui demande que le religieux reste dans la sphère privée ; pour les autres, dans un esprit communautariste plaidant pour que chaque croyance puisse avoir accès a des services modelés selon ses préceptes, lorsqu’il s’agit par exemple de demander, voire d’exiger une permanence d’un gynécologue féminin.
  • Le statut de la femme tel qu’il apparaît en filigrane dans certaines demandes, voire exigences du public, lorsqu’il s’agit par exemple de se positionner par rapport à une demande de certificat de virginité ou de réfection d’hymen.

Il va de soi qu’un groupement professionnel s’interroge sur ces problèmes, et il convient de souligner, pour le grand public et les responsables politiques, combien ses questions de fond sont pertinentes.

Le GGOLFB s’est d’abord penché sur les difficultés auxquelles sont confrontés ses membres à travers un sondage pratiqué dans les 15 derniers jours de 2007, lequel suggère pour la première fois l’ampleur d’un phénomène périodiquement soulevé par les médias et rarement traité à froid.

Sur les 254 réponses reçues, on relève, très brièvement (ce sondage sera publié plus extensivement par ailleurs) qu’au cours de l’année 2007, nos membres ont été confrontés à 377 refus d’examen exprimés par la patiente, 344 par un proche de celle-ci. La demande de certificat de virginité (310 évènements), la demande de réfection d’hymen (238 évènements) et la demande d’excision/infibulation (8 évènements) ont toutes été vécues par nos membres. Enfin - mais il y a lieu d’être très circonspect sur l’interprétation du chiffre puisque l’enquête portait sur toutes situations de violence et non seulement celles vécues dans le contexte des croyances et traditions - nos membres signalent 204 fois avoir été exposés, au cours de l’année 2007, à une situation de violence, verbale ou physique, ou d’agressivité avec menaces. Ces chiffres concernent 254 consœurs et confrères qui ont eu, au cours de la même année, 829000 contacts patients et qui ont effectués 22000 accouchements.

Ensuite, un groupe de réflexion a été installé au cours de 2008, ouvert à des personnalités externes au groupement, et qui a nourri la réflexion dont est issu ce texte. Qu’ils soient ici remerciés pour leur temps et leurs contributions à ce travail.

En novembre de cette même année, une journée d’éthique et économie du GGOLFB est consacrée à ces questions, et le texte préparatoire à cette prise de position y a été présenté et débattu. Les membres du groupement ont eu l’opportunité de réagir.

Cependant, la responsabilité du contenu du texte final revient au conseil d’administration du Groupement des Gynécologues Obstétriciens de Langue Française de Belgique qui l’a discuté et en a autorisé la diffusion pour qu’un débat ait lieu avec notre base avant d’être adopté en accord avec les procédures du groupement.

Ce texte n’est donc pas encore la position officielle du groupement mais un texte de travail du conseil d’administration qui souhaite interagir avant de le finaliser.

3. Le background légal

Nous rappelons ici quelques textes légaux pertinents pour notre débat :

La constitution belge

Art. 10 (…) L’égalité des femmes et des hommes est garantie.
Art. 11 La jouissance des droits et libertés reconnus aux Belges doit être assurée sans discrimination. A cette fin, la loi et le décret garantissent notamment les droits et libertés des minorités idéologiques et philosophiques.
Art. 23 Chacun a droit de mener une vie conforme à la dignité humaine.
(…) Ces droits comprennent notamment :

(…) 2° le droit à la sécurité sociale, à la protection de la santé et à l’aide sociale, médicale et juridique ; (…)

Art. 24 §1er (…) La communauté organise un enseignement qui est neutre. La neutralité implique notamment le respect des conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des parents et des élèves. (…)
Art. 191 Tout étranger qui se trouve sur le territoire de la Belgique jouit de la protection accordée aux personnes et aux biens, sauf les exceptions établies par la loi.

L’ AR N°78 sur l’art de guérir, rappelle le devoir de non-discrimination, et l’interdiction d’obstruction aux soins .

La loi pénale considère le faux certificat comme une faute pénale.

La loi sur les droits du patient,

« CHAPITRE III. - Droits du patient

Art. 5. Le patient a droit, de la part du praticien professionnel, à des prestations de qualité répondant à ses besoins et ce, dans le respect de sa dignité humaine et de son autonomie et sans qu'une distinction d'aucune sorte ne soit faite.
Art. 6. Le patient a droit au libre choix du praticien professionnel et il a le droit de modifier son choix, sauf limites imposées dans ces deux cas en vertu de la loi.
Art. 8. § 1er. Le patient a le droit de consentir librement à toute intervention du praticien professionnel moyennant information préalable. (…). »

Les lois réaffirmant l’égalité des sexes et réprimant les discriminations, le racisme et la xénophobie

La loi du 10 MAI 2007 modifiant la loi du 30 juillet 1981 tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme et la xénophobie

La loi du 10 MAI 2007 adaptant le Code judiciaire à la législation tendant à lutter contre les discriminations et réprimant certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie

La loi du 10 MAI 2007 tendant à lutter contre la discrimination entre les femmes et les hommes

La loi du 10 MAI 2007 tendant à lutter contre certaines formes de discrimination

Le code de déontologie médicale,

Art. 5 Le médecin doit soigner avec la même conscience tous ses malades, quels que soient leur situation sociale, leur nationalité, leurs convictions leur réputation et les sentiments qu'il éprouve à leur égard.
Art. 27 Le libre choix du médecin par le patient est un principe fondamental de la relation médicale. Tout médecin doit respecter cette liberté de choix et veiller à ce qu'elle soit sauvegardée.
Art. 28 Hors le cas d'urgence et celui où il manquerait à ses devoirs d'humanité, un médecin a toujours le droit de refuser ses soins pour des raisons professionnelles ou personnelles.
Art. 31 Librement choisi par le patient ou imposé à celui-ci en vertu d'une loi, d'un règlement administratif ou des circonstances, le médecin agit toujours avec correction et compréhension; il s'abstient, sauf incidences thérapeutiques formelles, de toute intrusion dans les affaires de famille; il s'interdit de heurter les convictions philosophiques, religieuses ou politiques.

Le comité Consultatif de Bioéthique,

Le seul texte du CCB qui traite de ces questions, mais il est particulièrement pertinent pour le présent document, concerne l’avis n°16 du 23 mars 2002 relatif au refus de transfusion sanguine par les Témoins de Jéhovah et qui pose une question complexe et connue du système de santé de longue date.

4. Les enjeux pour les patientes

La pratique gynécologique est confrontée à des difficultés concrètes sur le terrain :

  • Lorsque des patientes ou leur entourage réclament des prestataires de soin uniquement féminins. Si cette demande passe relativement inaperçue en consultation - où le libre choix du médecin permet aux patientes d’être soignée par la gynécologue de leur choix - elle devient régulièrement problématique en urgence lorsque l’équipe médicale est mixte, voire uniquement masculine, générant stress et, éventuellement, conflit. Il est connu que des patientes ou leur entourage téléphonent, voire tournent de service de garde en service de garde à la recherche d’un médecin de garde féminin, au détriment de l’initiation précoce des soins, causant dans certaines situations un retard de prise en charge dangereux pour la santé, qui peut être assimilé à un véritable obstacle à l’accès aux soins.
  • Lorsque les patients ou leur entourage expriment un refus de transfusion qui place la patiente en situation de risque pour sa santé, voire sa vie et le médecin devant un dilemme en cas d’accouchement hémorragique (première cause de mortalité maternelle dans le monde) ou de décision de chirurgie à risque d’hémorragie comme dans certaines interventions étendues pour des cancers gynécologiques.
  • Dans le cadre de demandes de certificats de virginité ou de demandes de réfection d’hymen, se pose la question de l’instrumentalisation ou de la légitimité de l’acte médical, voire de la légalité de la délivrance d’un certificat. Le risque pour les patientes de subir des violences en cas de refus est souvent difficile à évaluer mais peut être réel, plaçant alors le gynécologue devant un véritable cas de conscience.

5. Les enjeux symboliques

La situation des institutions de soins et des praticiens est inconfortable, d’autant qu’existent des enjeux symboliques comme les conséquences concrètes au dilemme éthique devant lequel ils se trouvent, tant pour eux-mêmes que pour leurs patientes.

S’adapter aux exigences est souvent assimilé à cautionner des pratiques en contradiction avec des valeurs largement défendues dans nos sociétés (libération de la femme, statut neutre du prestataire de soins, communautarisme et laïcité) alors que la loi et la déontologie réclament du prestataire neutralité philosophique, non ingérence, et placent l’accès aux soins en première priorité.

Le risque d’être instrumentalisé par des groupes de pression militants dans la société, dans un sens ou dans l’autre, au détriment ou au nom du devoir d’assistance et du droit d’accès aux soins est réel. Souvent, les prestataires se sentent symboliquement «pris en otage» comme dans les demandes de certificats de virginité où le risque existe de mettre la patiente en danger en refusant de répondre à sa demande. Nous percevons bien, comme l’a décrit si bien Robert Merle dans son roman « l’île », que la neutralité face aux choix politiques n’existe pas, et prendre une attitude ou une autre a toujours une dimension « politique » incontournable.

La tentation de demander alors au législateur de trancher est d’autant plus forte que les prestataires de soins se sentent abandonnés devant des choix difficiles qui peuvent parfois déboucher sur des violences verbales ou physiques qui nous mettent dans l’insécurité, voire en danger. Nous sommes conscients cependant qu’un cadre légal impulsivement défini, voire mal pensé, pourrait générer plus de difficultés que d’apporter des solutions, voire nous ajouter de la pression et des carcans supplémentaires.

La prise de position proposée ici est donc destinée à rester proportionnée à la situation (la très grande majorité des délivrance de soins se passent sans difficultés), cherche a ce que chacun reste dans son rôle et demande au législateur comme au pouvoir politique de s’impliquer plus activement dans cette problématique, en tout cas tant qu’elle reste une préoccupation concrète pour les acteurs des soins de santé.

Le groupement n’ignore pas que ces problématiques sont a resituer dans un tout : le respect de chacun, la priorité à une éducation de qualité comme facteur d’émancipation sociale, le droit et l’accès réel au travail des femmes dans de bonnes conditions de salaire, la reconnaissance des difficultés que rencontrent ces populations, la qualité du logement et - d’une manière générale - l’espoir d’un accès réel à une vie meilleure dans notre pays pour leurs enfants sont des facteurs essentiels à une bonne intégration, et donc aussi à une vie en harmonie. Le repli identitaire, entre autre sur des préceptes religieux qui n’ont souvent pas cours dans leurs pays d’origine (le refus d’un médecin masculin par exemple), doit être aussi compris comme un signal d’alarme indiquant peut-être une perte de confiance dans notre société et dans sa capacité d’accueil qu’il faut entendre et à laquelle il faut s’attacher à remédier.

En filigrane des questions soulevées ici se pose de véritables questions d’organisation de la société, et en premier lieu celle dite du « communautarisme ». Elle consiste en bref à osciller, dans l’organisation de l’espace public, entre le communautarisme qui a tendance à renforcer les particularismes de chacune des communautés qui constitue la population, et la laïcité qui s’efforce de dessiner un espace public commun et « neutre », réservant la dimension religieuse à la sphère privée.

Elle pose ensuite aussi la question de l’affaiblissement du statut social et symbolique des prestataires de service, en priorité les enseignants et le personnel de la santé, dans une société où ceux-ci ont perdu beaucoup du respect d’antan. C’est un phénomène qui joue aussi un rôle non négligeable dans la vie réelle, où les exigences démesurée, voire parfois le mépris, ont remplacé le respect d’une fonction centrée sur le dévouement aux personnes et à la collectivité.

S’il appartient à un groupement professionnel comme le nôtre de se pencher sur ces questions, il appartient aussi au politique d’entendre le message de l’interprétation de nos difficultés, resitué dans une perspective générale du fonctionnement de notre société.

Recommandations quant à la problématique des soins face au poids des croyances et des traditions.

1. Le Groupement des Gynécologues Obstétriciens de Langue Française de Belgique (GGOLFB) désire attirer l’attention de tous et particulièrement des pouvoirs publics sur les difficultés que rencontrent les praticiens dans l’exercice de leur mission de soins du fait de la diversité des croyances et des traditions. Si le phénomène ne concerne qu’une petite minorité de situations lors de l’exercice de la profession, il n’en représente pas moins plusieurs centaines d’incidents par an en Wallonie et à Bruxelles.

2. Le GGOLFB désire affirmer son souci de respecter les desiderata des patientes chaque fois que cela n’entrave pas l’accès ou la conduite de soins de qualité.

3. Le GGOLFB considère que le libre choix du médecin par la patiente permet à chacune d’elles - sans avoir à se justifier quant à ses motivations - de s’adresser à un praticien en qui elle a confiance. Néanmoins, si, comme patient nous choisissons notre médecin de référence, dans les soins multidisciplinaires que requiert la médecine moderne, il faut laisser à celui-ci le choix des autres intervenants. Il est illusoire de vouloir contrôler chaque intervenant sans désorganiser les soins et désarticuler les équipes, ce qui serait in fine dommageable pour la patiente elle-même, en altérant la qualité des soins.

4. En situation d’urgence, il est inacceptable au plan des principes et impossible au plan pratique de devoir s’adapter aux exigences particulières de chacun(e). On risquerait d’ailleurs très vite, en s’engageant dans cette voie, et en fonction des exigences particulières les plus diverses, de tomber dans l’absurde, voire l’inacceptable. Car pourquoi donner suite a une exigence « communautariste » et pas à une autre ? Les praticiens de l’Art de guérir font de gros efforts pour assurer des soins de qualité 24h sur 24, 365 jours par an. Sous peine de faire exploser les coûts des soins, voire de faire de la discrimination à l’envers, en urgence, seules les exigences de compétence et de qualification sont légitimes. Le GGOLFB pense que cette règle devrait être réaffirmée par le pouvoir politique, peut être à l’intérieur de la loi sur les droits des patients, et que le pouvoir exécutif doit prendre en charge une information respectueuse des croyances de chacun et rappelant les règles en vigueur dans l’espace public.

5. Le GGOLFB ne voudrait en aucun cas que la réaffirmation de ces règles se transforme en lutte de pouvoir, voire se vive comme un signe de rejet. Nous pensons que c’est par le respect que ces difficultés pourront le mieux être minimisées, voire surmontées. Les pouvoirs publics doivent soutenir des intervenants et des organisations qui ont la confiance de ces groupes culturels, capables de tisser les liens intercommunautaires pour effectuer un travail d’information, d’éducation, voire de persuasion favorisant la confiance entre le prestataire de soins et la personne qu’in fine il sert.

6. Les réfections d’hymen et les certificats de virginité ont fait l’objet d’un débat interne vif, entre ceux et celles d’entre nous qui soit interprètent ces gestes comme des soumissions à des pratiques dégradantes, soit pensent participer par ces techniques à une étape transitoire nécessaire sur le chemin de l’affranchissement. Le GGOLFB désire en tout cas éviter que ses membres se retrouvent encore plus coincés qu’aujourd’hui par une législation qui les criminaliserait lorsqu’ils pensent, en leur âme et conscience, devoir faire suite à une telle demande. Ici aussi, le travail de fond avec les organisations internes aux communautés concernées doit être privilégié et promu par l’état, et les moyens nécessaires débloqués.

7. Le phénomène des mutilations sexuelles (excision, infibulation), contrairement a ce que beaucoup de personnes pensent, est une réalité aussi chez nous. Une attention toute particulière doit être apportée à une pratique que notre échelle de valeurs rend radicalement inacceptable.

8. La rencontre de cultures différentes peut s’accompagner de violences, souvent verbales, parfois physiques. Le stress des personnes face à la souffrance, à la douleur, à la maladie, en explique une part et ce risque doit être relativisé et parfois accepté comme part des « risques du métier ». Mais il est intolérable que cette violence sorte de ce contexte ou conduise à réellement mettre en danger les prestataires de soins. La violence est un problème bien plus général que la question du «choc des cultures», et renvoie plutôt au statut des prestataires de service exprimé au point 10 de cette prise de position. Elle doit être une priorité pour les autorités publiques qui doit dégager les moyens d’une gestion effective (prévention, formation à la gestion des conflits, répression) afin que l’accès aux soins continue à être garanti en sécurité pour tous.

9. La question des croyances et des traditions concerne une série de pratiques, comme le refus de la transfusion sanguine, la méfiance vis-à-vis de la vaccination ou les antibiotiques, voire le recours aux médecines parallèles et irrationnelles dans le cancer par exemple. Chacune de ces problématiques nécessite une approche individualisée même si l’objet de ce texte n’est que de traiter une question particulièrement aiguë en Gynécologie Obstétrique.

10. En filigrane des questions soulevées ici se posent des questions d’organisation de la société, en particulier la question du « communautarisme et de la laïcité». Elle pose aussi la question de l’affaiblissement du statut social et symbolique des prestataires de service, très perceptible chez les enseignants et les soignants, dans une société où le culte de l’argent a tendance à remplacer le respect des fonctions centrées sur le dévouement aux personnes et à la collectivité. Il appartient donc aussi d’interpréter nos difficultés dans une perspective plus large du fonctionnement de notre société.


Année de rédaction : 2008

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